« Il se trouve sans doute des ouvrages plus complets que celui-ci, plus encyclopédiques. Mais un livre qui ait plus de charme, non, cela ne se peut pas. »
Les miscellanées d’une femme à la fois coquette et nostalgique où nous sont contés le vocabulaire de l’étofffe, sa grammaire, sa philosophie, son histoire.... Ce que murmurent les tissus, en somme.
Broderies, étoffes, draps, vêtements, rideaux, passementerie, souliers, accessoires : voilà une délicieuse balade poétique dans l'univers varié et bariolé des tissus, présentée par de courts fragments. Lexique rare et oublié (longères, contouche, guimpe, giroline, point de gribiche...), références historiques ou littéraires, expressionset proverbes liés au monde de la couture et de la mercerie, anecdotes insolites étymologies... Élise Galpérine a réussi là un tour de force bien troussé, qu'on ne se lasse pas de lire.
• LE FIGARO LITTERAIRE •
Depuis le temps qu'on tisse les étoffes, les coupe, les coud, qu'on porte des vêtements, qu'on nomme la moire et l'andrinople, la guimpe et le borsalino, le justaucorps de Saint-Simon et les passementiers du roi, depuis le temps qu'on est battu à plate couture, que le débardeur s'appelle marcel, et que Dollfus, Mieg et Cie se suivent en DMC, que la couturière précède la générale, c'est comme si le tissu et le vêtement étaient du passé. Et voilà pourquoi Elise Galpérine nous a tricoté un livre qui va nous tenir au chaud. Non seulement elle a tout noté, les mots et les choses, les notions et les modes, avec cet esprit vif, piquant et tout brouillé de nostalgie qu'on n'avait pas revu à l'oeuvre depuis que Colette s'est éteinte, non seulement elle a fait ces piles de linges parfumés qu'on soulève en souriant, mais de son aiguille sûre et droite elle a croisé la chaîne des mots avec la trame des êtres. Au milieu de ce souk, laines et soies, toile de Jouy et velours de Gênes, passent des fantômes bien vivants. Ce sont des extases anciennes, comme dans Verlaine, ou des rêves éteints. Apparaissent deux robes de chambre de Sacha Guitry, "lourdes, magnifiques, importantes", la blouse de nylon de Mouchette où glissent les mottes de terre que lui lancent ses camarades, et la chemise de Carette, de la même étoffe, qui s'est enflammée pendant son sommeil. Passe le verbe bâtir, cette opération de couture où "tout est encore possible, tout peut encore se rectifier, l'engloutissement détestable des finitions est encore loin" et aussi les braies, qui volent au vent quand on est débraillé ; passent dans le champ, en gros plan sépia, "les pieds nus de M* dans des chaussures de cuir ajouré", ou bien celui-ci qui portait un caban, celui-là qui lui a indiqué une "boutique d'ouvrage" ; et bien sûr l'ombre glissante de Marcel Proust, dit justement "le Fantôme" ; avec sa pelisse de vigogne et ses plissés Fortuny (une grande robe jaune pour Orianne de Guermantes, tout un tas de peignoirs et de robes pour Albertine, qui lui coûtent la peau des fesses). Temps retrouvé ? "Votre visage aura changé, vos cheveux tout à fait blancs, vous serez habillé de vêtements que je ne connais pas, déjà anciens - et tous les jours d'ignorance qui se rattraperont jamais". Ce "déjà ancien", n'est-ce pas avec de tels mots qu'on appuie où cela fait mal ? Il se trouve sans doute des ouvrages plus complets que celui-ci, plus encyclopédiques. Mais un livre qui ait plus de charme, non, cela ne se peut pas.
• LE NOUVEL OBSERVATEUR • Jacques Drillon • 18/24 novembre 10